Nigara SHAHEEN l’afghane: quand le judo est plus fort que la géopolitique !

Nigara SHAHEEN – AFG -70

Je sors bouleversé de 4h heures d’interview avec Nigara. Un sentiment confus m’a submergé et qui me ramène plus de 30 ans en arrière.

Nigara SHAHEEN aux championnats d’Asie 2017 à Hong Kong

C’est d’abord son sourire qui m’a frappé. Elle se trouvait en chambre d’appel sereine. Fidèle à mes habitudes sans la déranger dans ces moments intenses qui précèdent les combats, je me suis déplacé de manière à voir son nom sur le dossard. En fait je ne vois que ces 3 lettres : AFG. AFGHANISTAN ! Ma vue se trouble et j’ai du mal à réaliser. Contrairement aux iraniennes elle ne porte pas le hijab. Pour nous les occidentaux, on est tellement loin du cliché de l’afghane en burka. Mais depuis quand fait-elle du judo ? Est-ce une action symbolique ? Pas du tout, Nigara  pratique le judo depuis ses 10 ans ! Après avoir testé le karaté, devant ses aptitudes, son professeur l’a rapidement orientée vers le judo. La pratique des arts-martiaux est une tradition familiale chez elle.

Comme elle le dit elle-même :

J’ai trouvé dans le judo la voie qui m’a permis de trouver la confiance et de montrer ma force au moment où j’en avais besoin. »

Depuis longtemps elle ne s’entraîne qu’avec des hommes. Le judo y est par trop confidentiel, et trop peu de femmes le pratiquent. Car comme elle le précise :

L’environnement n’est pas aussi propice pour les femmes à pratiquer ce sport. De plus, je pense qu’il est plus lié à l’idéologie des femmes dans notre pays . Dans le judo, les femmes rencontrent de près un partenaire masculin, au moins l’instructeur masculin, et ce n’est pas admis traditionnellement et culturellement.

Elle assume au quotidien sa passion, loin des us et coutumes de femmes afghanes. Et même si c’est difficile. Car elle le témoigne :

Je ne suis pas reconnue dans la société comme un sportive nationale.

Cependant la judokate qu’elle est, reprend le dessus. Elle s’est imprégnée de la philosophie de Jigoro KANO : toujours se relever une fois tombé. Elle reconnait que le judo lui donne au quotidien la force d’aller de l’avant.

Nigara  va de l’avant, au combat, comme dans la vie

L’histoire contemporaine de l’Afghanistan est complexe…surtout depuis ce jour de 24 décembre 1979, où l’URSS envahissait le pays. Depuis ce jour néfaste, on a pour ainsi dire tapé dans la fourmilière. Alors quand j’ai vu qu’elle est représentée comme une judokate originaire du Khyber Pakhtunkhawa, je me suis douté de la suite. C’est la province Pakistanaise de la ville de Peshawar. Pendant l’occupation soviétique c’était la base arrière de toute la résistance afghane, et aussi celle des réfugiés. Le passage obligé de tous les occidentaux qui cherchaient le fameux sésame pour franchir la frontière clandestinement et témoigner…ou agir c’est selon. La fameuse période de nos fameux french doctors. Mais Nigara n’a que 24 ans ! Alors elle a passé toute son enfance en tant que réfugiée, et ce jusqu’en 2012 évidement.

Réfugiée au Pakistan toute son enfance

C’est donc au Pakistan qu’elle a débuté le judo…et y a remporté 2 médailles d’or, deux d’argent et 3 de bronze ! Elle ne possède pas la double nationalité, mais sachez qu’en tant qu’afghan, on peut participer à des compétitions pakistanaises, de par l’origine pachtoune commune des 2 côtés de la fameuse passe de Khyber. Celle dont les anglais ne sont pas prêt d’oublier. Où en janvier 1842, une colonne de 16500 hommes fut exterminée, ne laissant qu’un seul survivant pour aller témoigner. C’était le temps du big game. Une autre époque…que les russes auraient surement dû mieux étudier…

Alors oui le judo, parfois, se joue de la géopolitique.

Nigara, afghane avant tout.

Donc à Hong Kong, elle ne débutait pas au judo, loin de là ! Mais fut-ce sa première compétition internationale sous les couleurs afghanes ? Non pas du tout, en février 2016 elle participa aux South Asian Games à Guwahati et Shilong en Inde. Une épreuve méconnue et confidentielle pour les autres continents. A tel point que cela n’apparaît nul part dans sa biographie et son palmarès. Ces jeux regroupent 6 nations : l’Inde, le Pakistan, le Népal, le Bangladesh, Sri Lanka et bien-sûr l’Afghanistan. Du fait du faible nombre de participants dans sa catégorie, -70, elle atteint de suite le combat pour le bronze. Ne me demandez pas d’autres explications organisationnelles. Le combat contre la sri-lankaise JAYARATHNE c’est Nigara qui le raconte :

J’ai concouru directement pour la médaille de bronze, j’ai marqué un wazari quand je me suis levé j’ai vu tous les afghans qui m’encourageaient. Tellement émotive que j’ai totalement perdu le contrôle et attrapé la jambe de mon adversaire qui est une faute (hansokomake) fatale en judo  Je regretterai toujours ce match, mais en même temps je chérirai toujours le moment où l’Afghanistan a marqué  chez les femmes pour la première fois un wazari.

 

Toute la détermination de Nigara dans ce regard profond.

Evidement le premier objectif de Nigara est de gagner son premier combat international. Son rêve participer aux J.O. de Tokyo…16 ans après la participation à Athènes de Friba REZAYEE. Nigara avait 11 ans, judokate depuis un an seulement. Découvrant son illustre prédécesseur, Nigara aura cette formule qui depuis reste gravée dans ma mémoire :

Je savais quand j’ai commencé le judo que je n’étais pas la première, mais je sais surtout que je ne serai pas la dernière.

Les compétitions sont une chose en judo, mais notre culture permet un nombre important de stages internationaux…dont malheureusement elle ne peut bénéficier aux vues de la conjoncture de son pays. Ils ne vont plus en voiture aux Tadjikistan ou en Ouzbékistan tout proches .Ça n’est plus une priorité.

Nigara m’a fait l’honneur d’accepter de participer à mon calendrier 2018 :

WOMEN IN JUDO

Mais Nigara a su aussi s’investir dans ses études et dans la société afghane. Une fois rentrée au pays, elle est sortie diplômée de l’université américaine de Kaboul en sciences politiques et administrations publiques. Là encore le judo l’a aidé :

Oui, le judo m’a aidé à renforcer ma confiance en moi non seulement dans les examens mais aussi dans ma vie quotidienne, que ce soit lors des débats, en compétition ou plus.

Lui évoquant le cas de Fahima REZAYEE , qui est partie vivre aux Emirats pour y associer le sport et le travail, elle a coupé court à toute ambiguïté :

Moi et Fahima sommes des personnes différentes. Je n’ai jamais envisagé de m’établir  à l’étranger et je n’aurai jamais l’envie. Même si je me retire du judo, je vais entraîner d’autres filles. Je crois personnellement que l’Afghanistan a besoin de nous et je suis fière d’être impliquée dans l’avenir de mon pays.

Impressionnant.

Son métier  ? Ecoutez un peu, le judo n’est jamais très loin :

J’ai été volontaire un an pour la promotion à l’université de l’association italienne Giovani nel Mondo pendant mes études. Maintenant je travaille à l’agence de promotion des exportations de l’Afghanistan en tant que responsable des relations publiques. Je ne voyage pas beaucoup mais chaque fois que je fais le judogi est la première chose qui entre dans mes bagages même si je voyage pour des vacances.

Même si sa modestie doit en souffrir, je lui demande si elle a conscience d’être un exemple pour les filles et les femmes afghanes ? Voici sa réponse :

Oui j’en serai fière. Cela signifierait que j’ai été capable de réaliser quelque chose qui inspire les autres.

Oui Nigara n’en doute pas, tu as déjà réalisé quelque chose malgré tes 24 ans.

Je sais maintenant que seul ton sourire n’a pas été la seule chose qui a illuminé le judo afghan en cette journée mémorable à Hong Kong. Ta vie a elle seule, est la preuve que non seulement il est permis d’espérer, d’avoir des rêves en Afghanistan. On peut aussi les réaliser !

Nigara SHAEEN 

Quelle ambassadrice pour l’Afghanistan, pour le judo…pour les femmes.

Pour toujours mon soutient Nigara.

Emmeric LE PERSON

post scriptum : Pour aller plus loin je vous conseille 5 livres (parmi tous ceux nombreux que j’ai lus sur l’Afghanistan). Sans parler des journaux, revues spécialisées, documentaires et des rencontres.

  • MASSOUD L’AFGHAN  par feu Christophe DE PONFILLY
  • ATLAS DES PEUPLES D’ORIENT par Jean et André SELLIER
  • LE FAUCON AFGHAN : un voyage au pays des Talibans par Olivier WEBER
  • DU JIHAD AUX LARMES D’ALLAH par René CAGNAT
  • EN QUETE D’ORIENT PERDU par Olivier ROY – entretiens avec Jean-Louis SCHLEGEL

et une rareté : 3CD chez INA FRANCE CULTURE : C’ÉTAIT L’AFGHANISTAN AVANT 1978

 

 

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3 réflexions au sujet de « Nigara SHAHEEN l’afghane: quand le judo est plus fort que la géopolitique ! »

  1. Merci Emmeric pour cette rencontre, quel destin ! Une belle volonté de vaincre et de résister aux affres de l’histoire.

    • Merci pour ton retour Jeff ! Oui, on oublie trop souvent que le palmarès n’est qu’une façade. Les choses durables se trouvent à l’intérieur de la maison judo et dans le cœur des femmes et des hommes qui l’habitent.

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