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FEMME AVANT TOUT !

Lamiaa ALZENAN – Egypte

2018. Championnat d’Afrique à Tunis. Ne cherchez pas d’autre photographe européen, une fois de plus je plonge en totale immersion. La chaleur écrase déjà la salle somptueuse, et préfigure d’une compétition qui va rester dans les annales.

A part l’Océanie, j’ai couvert tous les différents championnats continentaux au moins une fois. Mais jamais je n’ai retrouvé cette folie joyeuse de l’Afrique. Où tout le protocole part en vrille à l’issue de la finale par équipes remportée par la Tunisie face à l’Algérie. Je me suis retrouvé sur le tatami, à peine ai-je eu le temps d’enlever mes chaussures, que la foule en délire portait déjà en triomphe les vainqueurs. Pris dans la spirale, je finissais par photographier à la volée , au hasard, tant il m’était impossible de cadrer. On me serrait dans les bras.

Déjà la chambre d’appel donnait le ton. Cette bulle, où la tension en est presque palpable. Où le silence se fait cathédrale. Ici les encouragements fusaient de partout pour encourager les partenaires qui combattaient déjà. Au point que les organisateurs durent intervenir, sans trop y croire d’ailleurs. A quoi bon, le judo se doit aussi s’adapter à la culture qui l’accueille. Une image se télescope avec l’histoire et me donne une sacrée claque. L’athlète sud-africaine d’origine européenne est coachée par un grand monsieur issu de Cap Town. L’œuvre de Mandela, est là…devant moi.

Que dire de la salle d’échauffement ! C’est pour ça que je suis là. Pouvoir résumer un continent en quelques mètres carrés, c’est illusoire, mais ça vaut le coup d’essayer. La diversité humaine du berceau de l’humanité est là devant mes yeux. J’en suis bouleversé. Il me faut toujours un temps pour s’imprégner des lieux. Faire le plus beau métier du monde donne parfois le vertige. Témoigner de la diversité humaine du monde ça se mérite.

J’en étais là quand soudain une scène se présente devant moi. Fugace, mais saisissante de beauté, cette judokate se prépare à entrer en scène.

La culture de l’ouverture de la veste est très importante dans mon approche photographique.

On ne photographie pas une brésilienne comme une japonaise. La culture prime sur tout. Rien n’est écrit bien-sûr, mais avec ce code, on m’a fait traverser le monde pour couvrir en exclusivité des stages uniquement féminin. En toute confiance, en toute sérénité, en toute simplicité, ce fut un honneur.

J’essaie donc de trouver la délicatesse de la prise de vue qui la mettra en valeur dans une vision artistique. La séquence se termine déjà. Elle commence à s’échauffer, une autre phase commence.

Je regarde rapidement mes rushs à l’arrière du boitier et là comme une lame de fonds qui remonte, je me retrouve rapidement submergé par l’audace de cette prise de vue. A ce stade, moi seul en a connaissance, en a conscience. Que faire ?

Rapidement ma décision est prise. Rien ne se fera évidemment sans l’accord de cette égyptienne dont je connais pas encore le nom. Mais surtout, je ne la conserverai que si elle le désire. Sinon, devant elle, je l’effacerais de la carte mémoire.

Au moment opportun, je m’approche d’elle et lui demande comment elle s’appelle : Lamiaa. A-t-elle deux minutes à me consacrer ? Car j’ai deux photos d’elle a lui montrer pour validation. Que si elles ne lui conviennent pas, je les efface de suite devant elle. Un peu intriguée d’abord, elle accepte vite cette proposition.

La première est de pure forme. C’est pour bien mettre en place ce qui va suivre.

Lamiaa ALZENAN – Egypte

Elle me sourit c’est validé.

Et puis, l’autre arrive :

Je ne regarde même pas mon boitier, qui, depuis le temps, faire corps avec moi. Non je la regarde elle, Lamiaa, dont les yeux laissent échapper soudain des larmes. Je m’en veux tellement. Je m’apprête à l’effacer, quand dans un reflexe, elle arrête ma main.

« NON GARDE-LA ! J’ai toujours voulu avoir une telle photo en souvenir. Je suis une femme avant tout ! « 

Au bout d’un instant de stupéfaction, je lui demande alors si je peux aussi la diffuser.

« VAS- Y ! »

Je lui promets alors 3 choses : je la lui offre . Je demande d’abord au staff égyptien et si c’est ok je demande la validation à l’Union Africaine de Judo.

Sans m’en rendre compte, devant l’émotion de la scène, toute l’équipe féminine égyptienne nous entoure. Les félicitations se répandent, les yeux brillent. Le staff est radieux. Encore sous le coup de l’émotion mais gardant mon calme, je rejoins la personne adéquat. Je lui résume. On se connait depuis longtemps, on s’apprécie, et je respecterai sa parole qui ici vaut de l’or au pays phénicien de la Reine DIDON. Au bout de quelques secondes qui me semblent des heures, il me répond :  » C’est pour des photos comme ça qu’on t’a fait venir ! Ouvrir d’autres horizons. »

Depuis Lamiaa a entamé sa carrière d’architecte.

On est en mars 2026, je sors d’une semaine intense, riche en émotions de la semaine de soutien de la femme afghane organisée par toute l’équipe de mon association JUDO CULTURES. Et comme à cette époque, une vague de fonds me submerge devant la détermination, la force, le courage de ces femmes afghanes qui luttent pour leurs sœurs restées au pays. Ce pays où comme le résume si bien Hamida AMAN de BEGUM ORGANIZATION FOR WOMEN : le pays où les femmes ont tout juste le droit de respirer. Jusqu’à quand ?

Ça sera l’objet du prochain article.

Emmeric LE PERSON

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