
Nigara SHAHEEN – afghane devenue réfugiée
9 ans séparent ces deux photos ! 9 ans d’un destin qui a basculé. 9 ans à attendre nos retrouvailles, pour un évènement qui a dépassé toutes nos espérances.
Il y a des rencontres qui marquent une vie. Parfois on le sait dès le premier instant. Mais la plupart du temps c’est sur la durée que l’évidence s’impose : les destins sont liés. C’est exactement ce qui s’est passé entre Nigara SHAHEEN et moi.
Quand on est la seule femme pratiquante d’un pays, ce qui fut le cas de Nigara pour l’Afghanistan. A fortiori quand on a le statut de réfugié, on sort très peu en compétition. Jamais plus je ne croiserai Nigara en compétition durant nos carrières respectives dans le monde du judo. Et pourtant…
Jamais le lien ne s’est rompu. Par l’intermédiaire de quelques personnes clefs qui se reconnaitront, en toute discrétion, on a œuvré pour lui améliorer son quotidien en compétition. La plupart du temps à posteriori, donc trop tard. Mais parfois à priori, pour qu’elle puisse au mieux anticiper ses échéances olympiques. Malgré tout j’ai une dette envers elle. On est là dans le domaine du ressenti, pas dans l’objectivité bien-sûr, elle n’en a jamais rien su.
Mais une triple dette qui me tenait un jour de rembourser.

Premier acte : TCHELIABINSK
Vous avez déjà essayé d’apprendre une langue dont même l’alphabet est à la base un mystère ? Alors pour y passer un Master de commerce international c’est un sacré défi ! Réalisé par Nigara, au prix d’un effort intellectuel et culturel qui pour nous, simple mortel, est colossal. Défi relevé dira son curriculum vitae. Mais ce qu’il ne dira pas, sous l’énumération austère, administrative des lignes du sien qui défilent, c’est le climat hostile dans lequel elle a vécu. Son quotidien a été imprégné de racisme et de misogynie. Tout en pudeur et en retenue comme à son habitude, je n’ai pas su lire entre les lignes. Un jour elle m’envoie ces quelques mots : Quand est-ce que tu viens faire un reportage ici en Sibérie ? J’ai essayé certes, mais pas assez insisté dans mes démarches. Pour avoir déjà été en Russie je connaissais les méandres consulaires et administratifs pour y aller à l’époque. La liberté du freelance parfois a un prix, et je n’ai pas pu le faire. Sans me douter des années plus tard à quel point elle a surmonté cette épreuve grâce à une volonté hors-norme et un amour du judo indéfectible. Son message était pour elle une bouffée d’oxygène, un appel au secours, et je ne l’avais pas compris.
Deuxième acte : TOKYO 2021
Les Jeux Olympiques sont bien-sûr le rêve absolu de tout judoka. Il en est de même pour les photographes sportifs. Ça devait être nos retrouvailles, enfin ! Mais le COVID est passé par là en 2020. Ses fourches caudines ont fauché 4 ans de négociations, abouties, avec la fédération nippone. Dommage, le lieu était idéal pour clôturer une carrière. Mais le plus important c’est que Nigara y soit, au sein de l’équipe olympique des réfugiés. Car oui, depuis le retour des talibans en Afghanistan, elle y risquait sa vie. Comme tant d’autres femmes qui choisiront l’exil forcé en laissant tout derrière elles, jusqu’à leur famille parfois, comme Mursal SAYAS par exemple. J’y reviendrai plus tard. Grâce à une amie, je peux transmettre mes encouragement à Nigara au moment où elle récupère son accréditation. Je regarde le tirage au sort. Et ça tombe comme un couperet, elle va rencontrer Maria PORTELA. Je comprend de suite le risque potentiel face à cette brésilienne. Maria est une guerrière avant tout, qui ne calcule rien et qui mise toujours sur sa puissance et son mental avant sa technique. Elle est d’ailleurs très recherchée quand les compétitions par équipes arrivent. Elle transcende à elle seule toute une équipe. Pendant que je suis en train d’envisager les risques, Nigara m’envoie un message de détresse. Son coach lui a programmé un entrainement ultra intensif à la veille de sa compétition. Personne ne fait cela évidemment. Après un moment de flottement, de tractations, pour protéger son intégrité, elle ne s’y rend pas. Et le jour-j arrive. Elle salut son adversaire, le combat commence et là rapidement la brésilienne fait parler la foudre. Ippon très puissant, le combat est terminé. Nigara se relève, digne, salue son adversaire et s’en va loin des caméras. Moins d’une demi-heure après elle m’envoie une photo. Un œuf de pigeon sur l’épaule. Pas de doute possible c’est une acromio claviculaire. En direct, personne ne l’avait remarqué. Le courage de cette femme, afghane, est hors-du-commun. L’opération est inévitable. Je me permet d’envoyer un message à Ney WILSON le directeur technique du Brésil, on se connait depuis 9 ans, j’ai été reçu chez lui au Brésil. Un bouquet de fleurs dans sa chambre d’hôpital serait le bienvenue, non ?. La blessure fait partie de la vie d’un judoka certes, mais le dosage de la prise me semble nécessaire quand l’intégrité de son adversaire est en jeu. Après de longues tractations, le CIO devra d’ailleurs intervenir, Nigara sera bien opérée au Japon et pas au Pakistan.
Troisième acte : PARIS 2024
Je m’étais dit, les Jeux à Paris, ça n’arrivera qu’une fois dans sa vie. Aucun regret il faut le tenter. Pour information, le processus de sélection est le suivant pour les photographes. Il y a un nombre limité au global, puis un répartition par sports, enfin une répartition par continent, en fin une répartition par pays. On enlève légitimement les photographes officiels de chaque fédération, ceux du journal L’Equipe, une institution mondiale, et il en reste moins que les doigts d’une seule main. Je me suis retiré du circuit depuis le COVID. Aucun intérêt pour moi de photographier les judoka avec un masque. Risque zéro sanitaire, je ne me serais jamais remis de contaminer un athlète et le priver ainsi d’accéder aux Jeux. Mais même après 3 ans de silence, je pensais avoir un atout dans ma manche, le sujet : l’équipe des réfugiés au pays des droits de l’homme. Peine perdue, mais aucun regret quand on a tout essayé. Encore un rendez-vous manqué avec Nigara ? Pas cette fois ! Je décide de faire un aller-retour dans la journée pour aller la retrouver après sa compétition. La loterie des places étant trop aléatoire, on s’est fixé un rendez-vous à la sortie de l’enceinte. Etant sur Paris vers 6h du matin, j’avais eu le temps de lui envoyer un message d’encouragement, avec à la fin, ce mot jubilatoire : à tout à l’heure ! Je croiserai avec plaisir de vielles connaissances en attendant qu’elle sorte. J’avais bien remarqué deux jeunes femmes avec un drapeau, mais impossible d’en déterminer l’origine, il était plié. Mon portable sonne, et là je vois Nigara. Je n’ai pas eu le temps de l’interpeler quand les deux femmes crient en furie : NIGARA !!! Elles se tombent dans les bras. Ce sont deux footballeuses afghanes réfugiées au Portugal qui reviennent d’un stage en Suède. Elles ont fait un stop pour elle. Là je mesure vraiment la force de l’amitié entre les gens. C’est indescriptible d’émotions. Nigara me tend un billet, c’est pour la suivre le dimanche pendant l’épreuve des équipes. Elle n’arrive pas à réaliser en fait que ce soir je repars. Je suis là que pour elle, et un programme touristique et culinaire l’attends avec en prime une visite privée de la collection afghane du Musée GUIMET. Là encore la compétition reprend le dessus. Elle n’a que peu de temps, un debriefing est prévu dans l’après-midi. La seule option en fin de journée qu’elle reparte du village olympique pour se retrouver à Paris intramuros. C’est inimaginable de lui imposer ça. Alors je lui donne un nom pour la place offerte et lui dit à bientôt en France. Surtout tu n’oublieras pas le waterproof ! Je la laisse interloquée, elle est loin de se douter du programme qui va arriver après 2 ans de préparations, ici en Aveyron, à Villefranche-de-Rouergue.

Acte 2 à suivre…
Emmeric LE PERSON